Que sait-on du boeuf musqué ?

DECRYPTAGE – La rencontre inattendue avec un bœuf musqué, à seulement quelques centaines de mètres de notre camp d’Harefjord, a soulevé de nombreuses interrogations. Que sait-on de cet animal caractéristique de la toundra arctique ? Comment survit-il à des conditions extrêmes ? Quel est son principal prédateur ? Éléments de réponse avec les chercheurs en écologie Tanguy Daufresne et Nicolas Gaidet (Cirad).

1. QUELLES SONT LES CARACTERISTIQUES DU BOEUF MUSQUE ?

Première surprise : le boeuf musqué appartient à la famille des… caprinés (chèvres et moutons). Cet animal d’apparence massive – 2 mètres de long et parfois plus de 300 kg – est agile comme un chamois : il peut grimper crêtes ou mamelons, parcourir des centaines de kilomètres pour trouver de la nourriture. « Dans les années 80 – 90, on a pu observer dans le Jameson Land que des individus parcouraient jusqu’à 120 km », indique Nicolas Gaidet. Ce contemporain du mammouth et du rhinocéros laineux est en effet très résistant. Surtout pour croquer lichen, bouleaux nains, mousses et autre végétation qu’il trouve dans les zones de toundra arctique.

Pourtant, le Groenland est un milieu aux conditions extrêmes. Pour y résister, le boeuf musqué possède une épaisse (et douce) toison laineuse, dont les couleurs varient du brun au blond. « Il peut ainsi survivre à températures allant jusqu’à – 50 °C dans la péninsule russe de Taïmyr », précise l’écologue.

 

Ses cornes effilées plongent vers le bas pour se redresser vers l’extérieur. Ses cornes effilées plongent vers le bas pour se redresser vers l’extérieur.

2. D’OÙ VIENT-IL ?

Originaire d’Asie et arrivé en Amérique du Nord et Groenland il y a 90 000 ans par le détroit de Bering, on retrouve aujourd’hui le boeuf musqué sur la côte Nord et Est du Groenland, dont le Scoresby Sund constitue la limite. Il a été également réintroduit en Alaska et introduit en Russie, Norvège, Suède et donc… l’Ouest du Groenland.

Mais oubliez les images de westerns et leurs plaines qui grouillent de bisons : ce ne sont pas des bisons !. Cet animal vit en petits groupes de taille variable de 5 à 10 en été, et 10 à 30 en hiver. Il existe aussi des groupes de mâles ( deux à cinq ) et des mâles solitaires.


Costaud mais curieusement pas farouche, le boeuf musqué s’est laissé approcher à plusieurs reprises. Agnès Helmstetter raconte sa rencontre avec un boeuf musqué dans le camp d’Harefjord.

3. EST-CE UN ANIMAL PROTÉGÉ ?

Protégé dans le parc national du Groenland – le plus grand du monde -, il ne l’est pas au-delà. « L’UICN classifie des espèces de mammifères dans neuf catégories. Le boeuf musqué se trouve dans la catégorie « least concern » », note Nicolas Gaidet. « Il s’agit d’une espèce gérée, prélevée régulièrement pour la chasse locale. », ajoute Tanguy Daufresne. Dans les années 90, les quotas évoluaient entre 140 et 180 par an dans le Jameson Land.

Dessin de boeuf musqué dans le camp d'Harefjord par Auka Dessin de boeuf musqué dans le camp d’Harefjord par Auka

4. À COMBIEN D’INDIVIDUS SA POPULATION EST-ELLE EVALUÉE ?

Le boeuf musqué se porte plutôt pas mal. « Les populations mondiales se portent bien en terme d’effectifs (120 000 individus au niveau mondial, NDLR), mais le réchauffement climatique des zones arctiques a probablement un impact négatif sur ces populations. « Au Groenland, elle est estimée à 9 500 – 12 500 individus« , explique Nicolas Gaidet.

 

En période de reproduction, les combats de boeufs musqués peuvent être impressionnants. En période de reproduction, les combats de boeufs musqués peuvent être impressionnants.

La vallée du Coloradodal, située au centre de péninsule du Jameson Land, est très propice au bœuf musqué. Au cours de leurs recherches, Tanguy Daufresne et Nicolas Gaidet ont compté 135 individus dans cette zone de toundra basse et sèche.

Tout va donc pour le mieux pour cet ongulé ?

« S’il n’y a pas de densités pléthoriques observées, il est toutefois difficile de donner une tendance en hausse ou à la baisse de la population, estime Tanguy Daufresne. D’après les chasseurs inuits, la population est stable mais cette donnée demande confirmation : les rapports des comptages aériens réalisés il y a une dizaine d’années dans cette même zone indiquent que les densités de taille de groupe étaient alors plus importantes que celles que nous avons observées ».

5. COMMENT SONT RÉALISÉS LES COMPTAGES ?

Le meilleur outil reste la marche. Elle facilite l’observation d’ « indices » laissés par les animaux, comme la bourre, les crottes, les traces ou encore les tanières. Tanguy Daufresne et Nicolas Gaidet ont donc parcouru plusieurs centaines de kilomètres à pied.

Nicolas Gaidet et Tanguy Daufresne ont marché pendant plusieurs jours dans la péninsule du Jameson Land. Nicolas Gaidet et Tanguy Daufresne ont marché pendant plusieurs jours dans la péninsule du Jameson Land.

Il est toutefois très difficile de faire des évaluations de la population des animaux dans le milieu naturel. « Ici, c’est un milieu très ouvert. Cela permet d’avoir une vision d’ensemble mais ne donne pas de chiffres précis, ajoute Tanguy Daufresne. Pour obtenir une tendance de la population, il faudrait faire le même protocole dans cinq, dix ans… »

7. QUE SAIT-ON DE SON PRÉDATEUR, LE LOUP ARCTIQUE ?

Il apparaît, disparaît, puis réapparaît… Le loup arctique est son principal prédateur mais jusque-là, il se fait plutôt… discret.
« Eradiqué de l’Est et du Nord du Groenland dans les années 30
, il a recolonisé son ancienne aire de répartition depuis les années 70-80, au sud jusqu’au Scoresby Sund », précise Nicolas Gaidet.

« La péninsule au nord du Scoresby Sund, le Jameson Land, est l’une des zones où la présence de loups a été le plus fréquemment enregistrée dans les années 80-90, surtout en été, probablement liée à une belle population de bœufs musqués. Mais sa présence dans une zone n’est pas permanente, elle ne l’est qu’uniquement certaines années. Et la taille de population est évidemment très faible. »

Depuis 98, les chercheurs ont peu d’informations sur la présence du loup sur la côte Est. Deux expéditions de prospection de loup ont été réalisées en 2012 et 2013 en été dans le Jameson Land, une autre plus au Nord dans le Hold With Hope à l’été 2014. « Toutes ces expéditions n’ont trouvé aucune évidence de sa présence dans ces zones constituant pourtant des cores areas dans les années 80-90″.

La découverte de deux crottes qui pourraient appartenir au loup arctique donne toutefois de nouveaux espoirs aux chercheurs…

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